Bonjour, je vous propose un extrait de mon premier roman:
La nuit était opaque, la cour du château déserte. Seules quelques lumières à l’étage témoignaient de la présence d’êtres vivants. Au dehors, pas un bruit, pas un souffle. La tempête avait cessé. Un chemin dallé partait de la demeure comtale et menait au temple, un bâtiment vaste construit en l’honneur de Géron. Une immense statue, représentation du dieu, trônait au fond de la pièce : un homme habillé en chef de guerre, pourvu d’une cuirasse, armé d’une lame courte et d’un fouet. Son visage expressif, œuvre de trois des meilleurs architectes du Royaume, montrait l’attachement particulier que l’on pouvait avoir pour ce dieu. Devant la statue, un garçon. Agenouillé dans une attitude de prière, il récitait une litanie. Plutôt jeune, pas très grand, les cheveux noirs, le visage saillant, la bouche fine, de grands yeux bleus, portant des vêtements plutôt communs en cette région, on aurait eu beaucoup de mal à définir sa classe sociale. Cependant, son visage pâle sur lequel les larmes continuaient à couler et ses deux poings serrés, son corps agité de soubresauts tendaient à montrer qu’un grand malheur venait de le toucher. La statue du dieu, tournée vers lui, le regardait, semblant comprendre sa peine. L’enfant se leva, sortit à reculons comme on le faisait habituellement dans les temples de Windbridge, afin de ne pas offenser les dieux, puis, dès qu’il fut à l’extérieur, se dirigea d’un pas vif vers le château. Il traversa deux, trois, quatre salles, gravit les escaliers, poussa une lourde porte. La pièce était vaste. Un grand lit à baldaquin : un lit royal. Un homme grand, brun, d’aspect musclé, ôtait sa cape, qu’il commença à plier consciencieusement, avant de s’apercevoir de la présence du garçon. Il dévisagea l’adolescent qui le visage crispé par la haine, avançait d’un pas décidé vers lui, une dague à la main.
– Qu’y a-t-il mon fils ? Demanda l’homme un peu effrayé, cherchant des yeux sa propre lame.
– Vous ne le savez pas père ? Peut-être ne le saurez vous jamais, étant trop occupé par vos affaires, pour vous intéresser à votre propre fils. Cela, il y a longtemps que je le sais. Depuis longtemps, je m’étais fait une raison. Je savais à ce moment que deux personnes veillaient sur moi : ma mère et lui. Cela me suffisait, mais aujourd’hui… cette personne n’est plus là, car vous l’avez faite exécutée. En tout cas, c’est ce que tout le monde raconte. Dîtes-moi que c’est faux, que cette rumeur n’est point fondée, qu’il est toujours en vie, alors peut-être vous laisserai-je la vie sauve.
– Je ne peux rien pour toi, il est mort. C’est ainsi que finissent les traîtres…
– Alors, vous allez le rejoindre !
L’homme avait enfin repéré son arme, posée à son emplacement habituel. Elle était loin, beaucoup trop loin. En effet, il connaissait la rapidité et la dextérité du jeune guerrier qu’il avait placé très tôt entre les mains d’un expert en maniement de la rapière. Il s’était montré rapidement d’une grande habileté. A treize ans, on pouvait déjà dire qu’il appartenait à l’élite des bretteurs. Le garçon lâcha son poignard, prit la rapière de son père qu’il jeta aux pieds de ce dernier, dégaina la sienne et se mit en garde.
– Je ne suis pas un lâche comme vous, et je ne veux pas vous tuer sans que vous puissiez vous défendre. Alors combattez et mourrez.
Les lames balayèrent l’air et se croisèrent en une gerbe d’étincelles.
– La mort n’est qu’un commencement auprès des dieux, mon fils, pas une fin.
– Pas si vous rejoignez l’enfer, père. L’enfer est, si l’on en croit les prêtres, l’endroit où vont les assassins, les assassins de votre trempe.
– Je n’ai fait que servir le peuple et l’état. J’ai fait mon devoir. J’ai tué un traître.
– Il n’a trahi personne que je sache.
– Justement, tu ne sais rien, là est bien ton tort mon fils. Arrêtons ce combat. Je ne veux pas te tuer.
Le garçon para habilement et balaya l’air du tranchant de sa lame, entaillant l’épaule de son adversaire.
– Vous avez raison, père. La mort n’est qu’un commencement… (L’homme trébucha.) Alors bon voyage.
L’homme roula à terre, évitant la pointe de la lame qui se ficha dans le sol. Il se releva et le combat reprit. La jeunesse face à l’expérience. L’adresse et la volonté face à la force brute d’un homme dans la fleur de l’âge. La sueur ruisselait sur le visage des deux adversaires qui s’échangeaient des coups d’une violence extrême. Attaque, parade. Ces gestes simples se répétaient inlassablement, mettant à rude épreuve la résistance physique des deux combattants. Les regards pleins de haine que lui jetait son fils terrorisaient l’homme qui redoubla d’efforts. Mais rien ne semblait abattre l’adolescent. Alors le père recula, mais il s’était résigné : il allait devoir abattre la chair de sa chair, son fils ! Il ne comprenait pas pourquoi. Comment une telle rancœur avait-elle pu germer dans le cœur de son héritier ?
Les deux adversaires à présent s’observaient, comme pour faire une pause. A ce moment précis, l’homme la vit. Elle se tenait là, les observant. Plus belle que jamais ! Ses longs cheveux blonds bouclés, son visage si parfait, son sourire si tendre habituellement qui avait laissé la place à une mine affligée. Le garçon n’avait rien vu, trop tendu dans l’idée d’asséner le coup fatal. Concentré, il percuta son père de plein fouet qui recula et tomba à terre. A moitié assommé, il se releva. Alors le garçon bondit, et l’épée, formant un parfait angle droit avec son corps, balaya l’air et trancha net la lame de son père qui recula dans un coin, plus mort que vif. Il s’avança, sourd aux paroles apaisantes de sa mère :
– Mon fils, mon amour, arrête, baisse ton bras. Ne fais pas cela, tu le regretterais jusqu’à la fin de tes jours. Tu serais comme ton père, un assassin. Je t’en conjure.
La femme se jeta alors devant lui, le forçant à s’arrêter. La sueur perlait le front de l’adolescent et une lueur brûlait au fond de ses yeux, une lueur de haine et de vengeance.
– Reculez mère, je vous en conjure. Laissez-moi le tuer, laissez-moi vous débarrasser de cet homme qui ne nous apporte que malheur et destruction.
La femme s’avança vers son fils et le prit par les épaules.
– Ne vois-tu pas qu’au moment où nous parlons, tu l’as humilié. Il ne peut plus rien nous faire. Tu l’as vaincu en duel, tu es…
Une main la saisit et l’envoya au sol, alors que l’épée brisée transperçait le garçon, qui dans un hoquet, s’affesça sur le sol. L’homme s’approcha de sa femme :
– Vois ce que tu as fait. Tu l’as monté contre moi et il est mort. C’est le cas de tous ceux qui s’opposent à moi. Tu vas finir tes jours dans un temple, loin du monde, loin de la vie et de ton fils bien aimé, qui est mort à cause de toi, chienne ! Tu n’as rien gagné, tu as tout perdu ! Tu as raté notre mariage, notre fils, et même ta liaison avec cet ignoble traître. Tu as gâché ta vie dans l’espoir d’être heureuse ! Pourquoi ne pouvais-tu te contenter d’être mon épouse ? Et notre fils, vois où lui et moi en sommes arrivés à cause de tes intrigues ? Tu l’as assassiné.
– Tu as tué mon fils. Plus jamais tu ne nous posséderas, ni lui, ni moi.
Elle serra le poing, en rage.
– Je te maudis.
– Pourquoi dis-tu mon fils ?
Le visage souriant devant l’air interrogateur de son ancien amant et époux, elle saisit un poignard qu’elle cachait sous ses bas et se trancha la gorge. Elle s’écroula sur le corps de son fils, un sourire énigmatique aux lèvres.
L’homme appela un garde :
– Emmène le corps de mon fils chez le soigneur. Je n’ai touché aucun point vital, il se remettra vite. Une fois qu’il sera sur pied, fais le mener dans les geôles et là, infligez lui mille morts. Il a osé se lever contre moi, il le paiera de ses chairs.